Abbatiale de Conques : histoire, construction, restaurations…

Dès lors que l’on s’intéresse à l’architecture médiévale, l’abbatiale Sainte-Foy de Conques est un monument que l’on rencontre régulièrement. Son histoire comme ses caractéristiques plastiques mêlent érudition et hésitations. Établissons tout d’abord un historique de l’abbatiale. Nous le complèterons par une description qui nous aidera à repérer les baies. Puis nous évoquerons Maurice Berry, Inspecteur des Monuments historiques, et son intérêt croissant pour l’abbatiale. Enfin, nous nous attarderons sur les deux artistes choisis pour réaliser le nouveau programme vitré, Francis Chigot et Pierre Parot.

Fondation

L’histoire de la fondation et du développement de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques débute selon les écrits d’Ernold le Noir, chroniqueur de l’époque de Louis le Pieux, vers 730. Après que sa mère eut été torturée et tuée sous ses yeux, Dadon, membre de la noblesse locale, décide de se retirer du monde à Conques.

Dès 800, une communauté forme l’abbaye et reçoit les faveurs de Louis le Pieux, roi d’Aquitaine puis Empereur en 814. La communauté relève alors de l’autorité du Pape. Autonomes face au pouvoir local, les moines sont dispensés de service militaire ; la communauté est exemptée d’impôts et l’abbaye est incorporée au domaine royal. Débute à cette époque la construction d’une église dédiée au Saint-Sauveur [1]. La communauté adopte la règle de saint Benoit – dédicataire de la grande chapelle du transept nord [2] dans l’actuelle abbatiale. Louis le Débonnaire rappelle dans une charte de 819, que la communauté fut dotée par l’Empereur au début du siècle de reliques prestigieuses (sans plus de précisions) et qu’il prend sous sa protection le monastère [3].

Annexe 1 Berry (Maurice) Eglise de Conques (Aveyron). Plan de position des baies (rez-de-chaussée). Archives privées, Atelier du Vitrail (Limoges).

L’abbatiale souhaite se procurer des reliques pour gagner en prestige. D’abord intéressée par les reliques de saint Vincent conservées à Valence (855), puis par les reliques d’un autre saint Vincent conservées à Agen, la communauté dépêche, selon la légende, le moine Aronisde à Agen. Celui-ci se fait admettre dans la communauté Sainte-Foy d’Agen et lui est confiée la garde des reliques de la sainte. Le jour de l’Epiphanie, il vole les reliques et les rapporte à Conques le 14 janvier 866. Cependant, un possible transfert pour les protéger des invasions barbares n’est pas à exclure [4].

En 883, le vocable de la dédicace change. L’église perd l’appellation Saint-Sauveur pour Sainte-Foy. Sous l’abbatiat d’Etienne I (942-984), face au succès des reliques, la construction d’une nouvelle église est décidée [5].

Entre 1030 et 1065, la communauté est dirigée par Oldoric. Débute la reconstruction de l’église, cette fois basée un plan de type église de pèlerinage comme Saint-Martin de Tours ou Saint-Martial de Limoges [6].

De 1065 à 1087, l’abbé Etienne II poursuit les travaux, mais fait remplacer le calcaire jaune par le grès rouge [7].

De 1087 à 1107, Bégon III supervise les travaux des tribunes, la réalisation du cloître et des bâtiments conventuels. C’est l’âge d’or de l’abbatiale.

Entre 1107 et 1125, sous l’abbatiat de Boniface, la façade ouest est achevée [8].

Le milieu du XIIe siècle annonce le déclin de l’abbatiale face aux nouveaux ordres religieux : Templiers et Cisterciens. De 1337 à 1453, la Guerre de Cent Ans affaiblit le royaume et en 1348 sévit la Peste noire.

Le 22 décembre 1424, l’abbaye est sécularisée et seulement 29 moines forment la communauté [9].

En 1568, durant les Guerres de Religions, des Protestants déclenchent un incendie dans l’église et la salle capitulaire. La colonnade du chœur est endommagée, la tour nord-ouest de la façade occidentale est détruite, la charpente et la toiture sont endommagées et la fontaine du cloître est démantelée.

Au cours du XVIIe siècle, de nouvelles donations viennent enrichir le Trésor de Conques mais une épidémie de peste, en 1628, met fin à ce mouvement.

Pendant la Révolution française, le cloître est en partie démantelé, vendu ou détruit [10].

La place de l’abbatiale dans l’architecture de pèlerinage.

L’architecture de l’ancienne abbatiale Sainte-Foy de Conques procède d’une des formes « de dévotion les plus caractéristiques de la période romane » [11], le culte des reliques.

L’histoire des reliques de sainte Foy, déplacées d’Agen à Conques, illustre la vénération qu’elles suscitent, ainsi que la renommée et la prospérité qu’elles apportent au sanctuaire.

Le flux des pèlerins voyageant sur la route de Compostelle et les pèlerinages locaux rendent nécessaire la construction d’édifices ad hoc. Dès le XIe siècle, les reliques jusqu’alors exposées dans des cryptes plus ou moins adaptées à la circulation des pèlerins sont transférées dans le chœur de l’édifice. Les collatéraux et le déambulatoire assurent ainsi le double rôle de voie de circulation autour du sanctuaire et des reliques, et un espace où il est possible d’organiser des cérémonies.

Ces évolutions des mouvements de pèlerins et des conceptions de la vénération expliquent en partie « le développement d’un type d’édifice » [12] qui s’implante sur cinq sites majeurs de la route de Compostelle : Saint-Martial de Limoges et Saint-Martin de Tours, tous deux disparus, Sainte-Foy de Conques, Saint-Sernin de Toulouse et Saint-Jacques de Compostelle.

On date les constructions de Saint-Martial des années 1050 et de Saint-Martin de Tours des années 1070. Celle de Sainte-Foy de Conques, sensiblement mieux documentée, est commencée en 1031 et achevée en 1125 [13]. La construction de Saint-Sernin de Toulouse dure de 1080 à 1118. Le chœur et le déambulatoire sont vraisemblablement achevés en 1096, date de la consécration du maître-autel par Urbain II [14]. Le chantier de Compostelle est en grande partie mené parallèlement à celui de Toulouse, quoique qu’achevé postérieurement.

Si ces édifices présentent une grammaire architecturale commune, chaque église possède son caractère particulier.

Toutes possèdent un déambulatoire à chapelles rayonnantes, des collatéraux dans la nef et le transept. L’élévation de chacune présente également de nombreux points communs : dans la nef, le transept et le chœur, des voûtes en berceau sur doubleaux retombent au niveau des tribunes sur des colonnes engagées individualisant chaque travée ; l’éclairage de l’édifice se fait indirectement par les tribunes et par les collatéraux en raison de l’absence de fenêtres hautes. L’élancement de la structure en hauteur, la forte individualisation de l’espace de la travée et la continuité du collatéral autour du transept différencient ce groupe des églises à déambulatoire comme Cluny III, où les volumes du transept se développent hors d’un continuum visuel attirant le regard vers le chœur [15]. Rappelons que le parti-pris original de Sainte-Foy de Conques projetait la construction d’un ensemble collatéraux et tribunes à chaque extrémité des bras du transept  [16].

Si elles partagent des structures communes adaptées à la circulation des pèlerins, ces églises possèdent un caractère propre : clocher-porche à Saint-Martial de Limoges, absence de doubles collatéraux à Conques, Compostelle et Limoges, un nombre variant dans le nombre et la disposition des chapelles du chevet [17]. Ainsi, Conques allie au plan à chapelles échelonnées le plan d’une église de pèlerinage, avec déambulatoire et chapelles rayonnantes.

Plus qu’à un type parfaitement établi, Sainte-Foy de Conques, par son emplacement sur la route de Compostelle et par la renommée de ses reliques, témoigne d’une architecture partageant des solutions adaptées à sa fonction d’accueil des pèlerins tout en conservant des caractéristiques propres.

Les restaurations de l’abbatiale.

Dès 1628, date de l’épidémie de peste, l’abbatiale est peu à peu désertée.

En 1835 le Préfet Guizard, ami de Prosper Mérimée et de Vitet, confie à l’architecte Etienne-Joseph Boissonade la mission d’étudier et de proposer un devis pour la restauration de l’abbatiale de Conques.

Un premier rapport, échu à la Direction des Bâtiments Civils – Guizard en deviendra le Directeur National – rapporte l’absence d’entretien depuis la Révolution et met à jour plusieurs problèmes : des couvertures très abîmées, les soubassements des façades nord et est enterrées sous un talus de 3 à 4 mètres de hauteur servant de cimetière, avec des parements de murs rongés par l’eau et le gel, la pénombre et l’insalubrité à l’intérieur de l’édifice consécutives au bouchage par des maçonneries de la plupart des fenêtres, enfin la difficulté d’accéder au chantier.

Le rapport est confirmé par l’Inspecteur Général Gourlier et un premier crédit de 3 000 francs est affecté à l’assainissement de la façade Nord [18].

Prosper Mérimée, part le 25 mai 1837 en compagnie de Stendhal, et traverse le Pas de Loire, le Berry, le Limousin et le Quercy. Il atteint le Rouergue le 28 juin. Dans une lettre privée à son ami Léonce Lavergne, qu’il écrit de Tulle, il confie attendre « peu d’admiration de l’Aveyron et de la Haute-Loire » [19].

Les 30 juin et 1er juillet 1837, Prosper Mérimée est à Conques et découvre l’ancienne abbatiale Sainte-Foy de Conques, accompagné d’Etienne-Joseph Boissonnade [20].  Il obtient son classement au 1er mars 1838, et en 1839 débutent les travaux.

Le monument est très dégradé quand commencent les restaurations. Plusieurs campagnes, souvent interrompues pour raisons pécuniaires, s’espacent de 1839 à nos jours. Pourtant dès son classement, le chantier se voit octroyer annuellement de 5000 à 6000 francs [21].  L’éthique de restauration est décrite précisément dans une lettre du Ministre au Préfet « Je ne saurais trop vous recommander la plus grande économie dans l’emploi des fonds ni l’attention la plus scrupuleuse à respecter l’architecture primitive de l’édifice et ce serait une faute très grave que de modifier le plus original ou d’altérer, même dans les détails, le style qui le caractérise » [22]. Ainsi en 1840, Boissonade stipule dans son rapport annuel que « la reprise des murs reproduit avec l’exactitude la plus rigoureuse l’appareil primitif car toutes les nouvelles pierres ont la dimension des anciennes. Je pousse à cet égard le scrupule au dernier degré» [23].

En premier lieu est restaurée la façade nord, qui avec le chevet était enterrée sous un talus de plusieurs mètres faisant office de cimetière. Les fondations sont renforcées [24]. Les charpentes et les couvertures très dégradées sont rétablies, les parements extérieurs, la façade sud et les tombeaux sont restaurés. Enfin, les baies sont démurées et ornées de vitreries losangées en 1848 [25].

De 1844 à 1846, une restauration intérieure est réalisée. Le badigeon est ôté des pierres et les enduits sur voûtes sont rétablis. Puis, sous le chef du nouvel architecte départemental, Vanginot, le chantier connaît une intervention minimum, une couverture photographique [26].

Annexe 3 Vue de l’abside et du choeur avant l’intervention de Maurice Berry et Francis Chigot. Médiathèque du Patrimoine 84/12/1004.

L’ancienne abbatiale retrouve le statut de centre religieux et culturel en 1873. Le Cardinal Bourret, évêque de Rodez, fait appel aux Bénédictins de Solesme puis aux Prémontrés de Saint-Michel de Frigolet. Ces derniers lancent un nouveau projet de restauration dès les premiers instants de leur installation.

Le père Pougnet, architecte de l’ordre, fait agrandir le presbytère en février 1874. Avec l’aide de l’architecte Grinda, l’intérieur de l’édifice est réaménagé. Le sol, très abimé et humide, est vraisemblablement transformé par les moines eux-mêmes. En 1875, l’architecte Jean-Camille Formigé ne mentionne en effet plus cette partie de l’édifice comme étant à traiter [27]. Des dalles de grès grisâtre contenant des incrustations géométriques de marbre blanc et noir, de serpentine noire et verte, de grès poli noir et de porphyre rouge foncé ont été remplacées par les actuelles pierres de calcaire banc et de grès poli que l’on peut voir aujourd’hui. Marie Renoue et Renaud Dengreville avancent l’hypothèse d’un aspect fondamentalement modifié, d’un dallage original dont la couleur des pierres rappelait les jeux de lumière du trésor.

En juin 1875, Formigé conclut le projet qui lui a été commandé le 10 juin passé par le Ministre des Beaux-Arts, peu favorable à l’intervention des Prémontrés dans la restauration de l’édifice. Les grilles de l’abside sont déposées peu avant et les maçonneries du rond-point sont démontées. Le 23 avril 1875, un coffret reliquaire contenant les ossements de sainte Foy est découvert dans ces maçonneries. La découverte fait grand bruit puisque le cardinal Bourret, lors d’un prêche quelques mois auparavant, avait intimé à la sainte de se manifester.

En 1876, l’architecte Formigé reprend en sous-œuvre la colonnade du rond-point. En 1979, la façade ouest lézardée est restaurée, des pieux en aulne sont figés au pied de la tour sud-ouest. Les crédits sont restreints dès 1881 à moins de la moitié du devis initial de 245000 francs. Formigé ne peut mener à bien son projet de restauration. Ainsi la tour lanterne et sa coupole ne sont pas restituées.

En 1881, les deux tours sont surélevées et surmontées de pyramides de pierre. Après ces interventions, les crédits manquent et les travaux ralentissent puis s’arrêtent. Le célèbre tympan est déposé en 1883 et ne sera remonté, restauré, qu’en 1886.

La tour lanterne ne bénéficie pas des travaux nécessaires et en 1907, des pierres se désolidarisent. Les réparations encore insuffisantes obligent l’architecte des Bâtiments de France, Louis Causse, à renforcer la tour lanterne et à faire restaurer les pierres. On note que la tour lanterne est un souci dès 1811. La Commune, nouveau propriétaire de l’abbatiale, réclame des subventions pour « prévenir la chute de la tour lanterne [28] ». En 1825, le Conseil de Fabrique écrit au Préfet en ces termes: « Si vous ne prenez de promptes mesures le peuple et ses ministres du Culte risquent d’être écrasés par la ruine très prochaine de sa masse énorme. Laisserons-nous dépérir l’un des plus beaux et des plus artistiques monuments de l’ancien Rouergue [29] ». Le Conseil présente un devis des travaux indispensables que l’architecte départemental Boissonnade commente ainsi : « L’église de Conques a une structure remarquable et mérite d’être conservée… On estime que des dépenses considérables sont à entreprendre [30] ».

En 1940, Maurice Berry, architecte en chef des Monuments historiques entreprend la réfection des vitraux de l’abbatiale. Il défend le projet réalisé par le maître verrier Francis Chigot et le peintre Pierre Parot.

En 1972, l’Inspecteur général des Monuments historiques, Bernard Fonquernie, rétablit l’aire du cloître et replace le bassin de serpentine verte déplacé trois siècles auparavant.

En 1996, les grilles romanes de l’abside sont à nouveau déposées, restaurées et replacées.

Notes

[1] Jeannin (Emmanuel), Gaud (Henri), Conques, p. 3.

[2] Cf. Annexe 1.

[3] Aubert (Marcel), L’église de Conques, p. 8-9.

[4] Idem, p. 3-4.

[5] Ibid, p. 5.

[6] Aubert (Marcel), op. cit., p. 6.

[7] Cf. Infra : « Les matériaux », 1.1.2.5.

[8] Aubert (Marcel), op. cit., p. 6.

[9] Idem, p. 19.

[10] Ibid, p. 7.

[11] Baylé (Maylis), “Les églises de pèlerinage” dans Heck (Christian), Moyen-Age, Chrétienté et Islam, p. 216.

[12] Idem, p. 216.

[13] Aubert (Marcel), op. cit, p. 6.

[14] Baylé (Maylis), op. cit. p. 217.

[15] Plan général et élévation extérieure nord de Cluny III, dans Heck (Christian), op. cit., p. 214.

[16] Aubert (Marcel), op. cit, p. 40.

[17] Baylé (Maylis), op. cit. p. 217.

[18] Archives Lavedan, Médiathèque du Patrimoine, 0081/012/0006.

[19] Idem.

[20] Renoue (Marie), Dengreville (Renaud), Conques : moyenâgeuse mystique contemporaine, p. 58.

[21] Archives Lavedan, Médiathèque du Patrimoine, 0081/012/0006.

[22] Idem.

[23] Idem.

[24] Jeannin (Emmanuel), Gaud (Henri), op. cit., p. 9.

[25] Un premier projet de Thévenot a alors été refusé. Renoue (Marie), op. cit., p. 60.

[26] Cf. Annexe 3.

[27] Ne sont conservés de ce pavage médiéval que trois fragments au Musée Lapidaire de Conques.

[28] Archives Lavedan, Médiathèque du Patrimoine, 0081/012/0006.

[29] Idem.

[30] Ibid.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *