L’abbatiale de Conques : une description raisonnée de l’édifice

L’ancienne abbatiale Sainte-Foy présente un plan et une élévation aux partis pris très affirmés. Procédant conjointement du plan échelonné et du plan des églises de pèlerinage, à déambulatoire et chapelles rayonnantes, l’abbatiale offre à la fois au visiteur le sentiment d’un équilibre, d’une élévation et d’hésitations architecturales. Nous nous proposons d’étudier successivement les dimensions de l’édifice, son plan, ses élévations intérieure et extérieure et ses matériaux constitutifs.

Dimensions de l’édifice.

La longueur totale de l’édifice hors œuvre est de 59,80 m, la longueur intérieure compte 56 mètres. Si la largeur du vaisseau central est de 6,80 m et d’axe en axe des piles de 7,90 m, les collatéraux de la nef mesurent 4 mètres. Les collatéraux du transept mesurent respectivement à l’est 3,50 m, et à l’ouest 2,90 m.

La largeur des travées de la nef, d’axe en axe des piles des grandes arcades, est pour la première travée de 5,70 m, pour les seconde, troisième et quatrième travées de 4,30 m, pour la cinquième 5,20 m et pour la sixième 3,90 m. La largeur des travées du transept, en partant de la croisée, est de 4,90 m, 5,20 m et 3,50 m. La largeur de la travée droite du chœur est de 4,60 m, et de là jusqu’au mur de l’abside il y a 8 mètres.

L’épaisseur des grandes arcades est de 1,10 m ; celle des murs de la nef compte 1,30 m et celle des murs du chœur 1,10 m.

La hauteur de la voûte de la nef est de 22,10 m. La hauteur de la voûte des collatéraux est de 9,40 m ; celle de la croisée est de 26,40 m [31].

Le plan [32].

Le plan de Sainte-Foy de Conques est caractéristique d’une église de pèlerinage. Une nef à six travée – dont la première, plus longue, évoque un narthex mal défini – est entourée de bas-côtés. On note immédiatement l’alternance affirmée des supports. Un premier type de pile composée est formé d’un noyau central carré cantonné de quatre pilastres quand le second type est formé du même noyau mais cantonné de quatre colonnes engagées. Les baies perçant les murs extérieurs des collatéraux sont largement ébrasées vers l’intérieur, laissant passer plus largement la lumière.

La nef est croisée par un transept également muni de bas-côtés. La croisée du transept est fortement individualisée par quatre piles combinant les deux types des piles de la nef : un noyau carré sur lequel s’ajoutent quatre pilastres eux-mêmes cantonnés de quatre colonnes engagées. Chaque croisillon du transept – sensiblement plus développé que la nef – comprend trois travées. La première est située dans l’axe du bas-côté de la nef et du chœur. Les deux suivantes sont saillantes par rapport à la nef. Chacune de ces deux travées est dotée d’une chapelle orientée. L’absidiole à l’extrémité de chaque croisillon est plus petite que sa voisine – reprise partielle du plan à absides échelonnées – et de forme semi-circulaire, taillée dans l’épaisseur du mur et dont les piédroits ont été sensiblement prolongés. Dans chaque croisillon, l’alternance du support est abandonnée, et la solution formelle du noyau carré à colonnes engagées est retenue. Si les absidioles extrêmes ne sont percées que d’une baie, les deux chapelles orientées, comme les chapelles du chœur, sont éclairées par trois baies.

Le chœur est composé de deux travées droites, voûtées d’arêtes, et d’une abside semi-circulaire. Il est entouré de bas-côtés se prolongeant en un déambulatoire. Ce dernier s’ouvre sur trois chapelles rayonnantes, dont une chapelle axiale. Chacune de ces trois chapelles est percée de trois baies, et entre chaque chapelle s’intercale une baie.  Le mur séparant les chapelles orientées de la première travée droite des bas-côtés du chœur est sensiblement plus fin que celui de la nef. De plus, si la première travée droite est encoignée de quatre piles composées cruciformes à colonnes engagées, la seconde travée est délimitée, avant l’abside, par deux piles carrées massives. Le rond-point est quant à lui individualisé par six colonnes.

Notons enfin l’absence de crypte – ce qui est rare pour une église de pèlerinage – due à la présence d’un plateau schisteux sous l’abbatiale [33].

Elévation.

L’élévation intérieure est à deux niveaux, grandes arcades surmontées de tribunes sous une voûte en berceau scandée de doubleaux. Les arcs sont tous en plein cintre et les doubleaux, lancés à vingt-deux mètres, associés à l’étroitesse du vaisseau central, renforcent l’impression l’élévation.

La première travée de la nef est couverte d’une voûte basse en berceau, avec pénétration de deux arcades qui la font communiquer avec les collatéraux. Cela constitue en même temps, avec les doubleaux élargis, une base solide aux tours de la façade.

Dans la nef, le premier niveau est composé de grandes arcades en plein cintre, à double rouleau à arêtes vives, retombant sur des piliers composés de deux types alternant régulièrement ; les premiers sont formés d’un noyau central carré cantonné de quatre pilastres, et les seconds sont formés du même noyau central cantonné de quatre colonnes engagées [34].

Annexe 4 Elévation intérieure vers le chœur. in Heck (Christian), Conques, les vitraux de Soulages, p. 2.

Les pilastres s’arrêtent à la base des tribunes, recevant alors une colonne engagée qui reçoit elle-même, par l’intermédiaire d’un chapiteau corinthisant ou historié, les retombées de l’arc doubleau. La demi-colonne côté nef des piliers de second type monte quant à elle de fond en comble et d’un seul jet – sans changement de diamètre – recevoir ces mêmes retombées des doubleaux. L’alternance est donc réduite au premier niveau.

Les collatéraux sont couverts de voûtes d’arêtes, chaque travée étant individualisée par un arc doubleau.

Le niveau des tribunes est éclairé vers l’extérieur par des baies en plein cintre et transmet la lumière au vaisseau central par des baies géminées sous arc de décharge. Ces baies retombent sur des colonnettes géminées au centre et des colonnettes appareillées plus épaisses latéralement [35].

Annexe 5 Elévation intérieure vue vers la croisée des transepts. in Heck (Christian), Conques, les vitraux de Soulages, p. 30.

Les tribunes s’interrompent à l’extrémité de chaque croisillon et sont simplement reliées par une coursive [36]. Elles s’arrêtent à nouveau à l’abside et se prolongent en un couloir voûté en quart de berceau qui surplombe le déambulatoire.

Annexe 6 Elévation intérieure, croisillon nord. in Heck (Christian), Conques, les vitraux de Soulages, p. 13.

Les tribunes, qui ne sont pas sans rappeler celles de la nef de Saint-Sernin de Toulouse, sont aussi larges que les collatéraux de la nef qu’elles surmontent. Couvertes de voutes en demi-berceau, elles sont renforcées au niveau du piédroit extérieur par des arcs diaphragmes en plein cintre. Cette solution, associée aux voûtes d’arêtes sur doubleaux des bas-côtés et aux puissants contreforts positionnés au droit des supports internes, assure un excellent contrebutement du haut vaisseau central.

La croisée du transept est lumineuse grâce aux baies du tambour. Ce dernier, octogonal,  est monté sur trompes, liant ainsi les structures carrée et octogonale. On note sur les arcs qui soutiennent le tambour, comme sur ceux de la nef, un léger dessin outrepassé, dû, selon Marcel Aubert, à des pierres de piédroits légèrement bûchées pour minimiser la saillie par rapport aux claveaux, sensiblement plus petits [37].  La voûte octopartite a remplacé au XIVe siècle [38] une coupole. Les baies s’ouvrent entre les nervures. A noter une légère surélévation du volume par des marches, choix à la fois symbolique et pratique [39].

Le transept, outre son développement important par rapport à la nef, porte les traces d’hésitation dans les choix architecturaux. Une colonne de la pile sud-est du croisillon sud porte sur son chapiteau les trois sommiers d’un arc qui devait être une des grandes arcades du collatéral du fond du transept [40].  Seule une coursive a été ménagée. Comme on l’a noté sur le plan, l’élévation abandonne le parti-pris de l’alternance des supports et conserve les piles cruciformes à colonnes engagées. Les arcs reprennent la solution formelle de la nef, double rouleau à arêtes vives.

Le chœur est voûté en berceau dans sa partie droite. L’abside présente une élévation à trois niveaux, grandes arcades surélevées ouvrant sur le déambulatoire, un premier niveau où alternent baies aveugles et baies ouvrant sur l’espace assombri de la coursive en quart de cercle, et un second niveau où alternent suivant le même rythme, baies aveugles et baies donnant sur l’extérieur. Le cul-de-four domine l’ensemble. Les colonnes qui cernent le rond-point sont en en pierre d’appareil et soutiennent, par le truchement d’un chapiteau à feuilles plates, des arcs largement surhaussés. Une bande de billettes individualise le premier et le second niveau, tout en tempérant d’une ligne horizontale la verticalité marquée du chœur. Notons la présence, au second niveau, de colonnettes jumelles réunis par un même socle, une même base et un même tailloir. Ce jeu de colonnes géminées est également utilisé au troisième niveau du chœur.

La première travée du déambulatoire des collatéraux interpénètre le plan du transept, et présente toujours un voûtement quadripartite en voûte d’arêtes. La seconde travée, elle aussi voûté d’arêtes en blocage, est individualisée par un doubleau en plein cintre retombant vers l’extérieur sur une demi-colonne à dosseret ; vers l’intérieur, sur la pile carrée, elle est simplement surmontée d’une imposte.

La voûte du déambulatoire est un berceau annulaire sans doubleaux, pénétré par les lunettes des fenêtres et des chapelles du côté extérieur, et par les fenêtres des grandes arcades de l’autre. Entre chacune des trois chapelles est ouverte une baie en plein-cintre. Les chapelles rayonnantes, comme les chapelles orientées, sont voûtées en cul-de-four. Les baies, ébrasées dans le mur, limitent le jeu de la modénature au plus strict. Notons en outre ce que Mérimée nomme un « stylobate » [41], un banc courant le long des murs du déambulatoire entre les chapelles rayonnantes, décoré d’un cordon d’ornements richement sculptés.

L’absence de modénature participe à la sensation d’élévation de l’abbatiale. L’alternance de piles composées à colonnes engagées montant de fond en comble soutenir les retombées des doubleaux, et de pilastres soutenant une colonne dès le niveau de la tribune, équilibre parfaitement la sensation d’élévation et la sensation de profondeur. Parce que l’abbatiale n’est pas seulement une ascension mais aussi un chemin à parcourir, d’un cheminement propre à sa fonction d’église de pèlerinage, le jeu répété des arcs en plein cintre – doubleaux, grandes arcades, baies géminées des tribunes sous leur arc de décharge, voûtes d’arêtes, modèle du déambulatoire, des chapelles orientées et rayonnantes – assure la forte structuration de l’espace intérieur, qui à la fois lie et individualise les différents éléments de la construction. Ce jeu est affirmé par les rares éléments de modénature que sont les chapiteaux, tant à feuilles plates qu’historiés. La taille de la pierre, qui autorise un ajustement fin des pierres, reste sensible et laisse aujourd’hui apparaître un grain presque épidermique. On relèvera enfin les cordons d’oves du stylobate, les bas-reliefs appliqués sur les pendentifs de la coupole et les deux grandes statues sur des consoles appliquées contre la paroi nord du transept, qui assurent une animation discrète des murs.

Élévation extérieure.

L’extérieur montre un étagement des volumes, ayant ses raisons architectoniques et plastiques.

La façade occidentale est structurée par les deux tours carrées et par les puissants contreforts, montant d’un seul jet. L’entrée et son tympan, les deux baies et l’oculus, ainsi que la polychromie des pierres grossièrement incrustées qui se déploient sur l’appareil de calcaire jaune, rythment le front occidental. Entre la moulure des billettes de la base des fenêtres et le sommet du fronton se déploie un opus incertum, vraisemblablement indice d’un placage disparu [42].

Les murs de la nef, construits en grès rouge et en schiste dans la partie basse et en appareil pour l’étage des tribunes, sont scandés par les contreforts massifs montant en pied entre chaque travée.

Le transept présente un double niveau de toitures correspondant au jeu des travées centrales et des bas-côtés. Le transept est, selon le croisillon que l’on étudie, révélateur des hésitations. Si le croisillon sud, avec sa tourelle d’escalier menant au dortoir, les trois contreforts divisant la façade et les deux étages de fenêtres et l’oculus, montre des matériaux distribués aléatoirement, le croisillon nord est rigoureusement agencé. Les contreforts, les angles des murs et le soubassement sont en grès rouge avec remplissage de schiste [43]. A hauteur du premier étage, le calcaire jaune et le schiste dominent, et au second niveau, le calcaire jaune est seul utilisé.

Vient ensuite le volume du chœur rythmé par une alternance de baies ajourées et de baies aveugles. Les travées droites sont sensiblement différentes car surmontées d’une tribune, comme le montre le décalage des toitures. Les contreforts carrés des chapelles se poursuivent après l’appui des fenêtres, en demi-colonnes, larges jusqu’au niveau de l’arc de la fenêtre, puis plus étroites. L’abside est décorée de contreforts-colonnes réunis à leur sommet par un arc en plein cintre abaissé dont l’extrados supporte un pan de mur circulaire. En effet au XIXe siècle, on aménage des combles bas pour soulager les voûtes sur lesquelles reposait originellement la toiture.

Les chapelles rayonnantes, dont les fenêtres s’associent aux baies du déambulatoire et aux baies des grandes chapelles orientées du transept, constituent une ceinture d’ouvertures lumineuses. Le volume du déambulatoire est nettement au-dessus de celui des chapelles, car surmonté, on le rappelle, par la coursive en quart de cercle.

Les matériaux.

Les matériaux sont nombreux et participent de la rhétorique plastique de l’abbatiale. Le mur du déambulatoire et des chapelles, les piles des parties droites du chœur, les chapelles des croisillons, l’étage inférieur des murs du croisillon sud et de la dernière travée du collatéral sud de la nef, les parties basses des piles du transept, du mur du croisillon nord, les assises inférieures des piles de la nef et des murs des collatéraux et de la façade, sont réalisés en grand appareil régulier de grès rouge. Le grès provient des carrières de Nauviale.

Les travées droites du chœur au-dessus des grandes arcades, l’abside et ses colonnes, les murs du transept et de la nef et les piles dans leur quasi intégralité, l’étage des tribunes, les parties hautes sont en pierre jaune, également en taille oblique. D’après l’abbé Bouillet, ce calcaire provient des environ de Lunel, en amont de l’Ouche. D’appareil moyen très soigné, les pierres sont jointes d’un mortier jaunâtre. L’ossature est également en calcaire jaune : grandes arcades, arcs doubleaux, encadrement des fenêtres et des baies des tribunes, colonnes, pilastres, angles des murs et des contreforts.

Le remplissage est réalisé avec du schiste noir provenant de la montagne voisine. Plat et très dur, il n’est pas utilisé dans les parties hautes des façades du transept et de la nef, ni dans les parties tournantes où son emploi eût été difficile. Les voûtes sont également en schiste plat, monté en lits parallèles sur des couchis dont la marque est visible sous l’intrados [44].

Notes

 

[31] Aubert (Marcel), op. cit., p. 21.

[32] Cf. Annexes 1 et 2.

[33] Jeannin (Emmanuel), Gaud (Henri), op. cit., p. 14.

[34] Voir Annexe 4.

[35] Voir Annexe 5.

[36] Voir Annexe 6.

[37] Aubert (Marcel), op.cit., p.26.

[38] Heck (Christian), Conques, les vitraux de Soulages, p. 109.

[39] Jeannin (Emmanuel), op. cit. p.29-31.

[40] Aubert (Marcel), op. cit., p 40.

[41] Mérimée (Prosper), « Extrait d’un rapport adressé au Ministre de l’Intérieur, sur l’abbaye de Conques » dans Société française pour la conservation et la description des monuments historiques, Bulletin monumental, 1838, p. 230.

[42] Mérimée (Prosper), op. cit., p. 233.

[43] Aubert (Marcel), op. cit., p 66.

[44] Aubert (Marcel), op. cit., p.26-28.

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